Je suis la fille invisible, femme du vent, par monts et par vaux, par ponts et par eaux, la fille des routes et des pas perdus, celle que l’on accueille le temps de quelques nuits, celle que l’on voit disparaître au coin de la rue ou par la porte d’un train, celle à qui l’on dit au revoir cent fois, mille fois, que l’on serre dans ses bras, à chaque fois comme si c’était la dernière fois. Je suis la fille qui vous écrit des lettres et des cartes postales du bout du monde, qui partage des photos de soleil, de sable, de forêts lointaines et de pics enneigés, celle qui est souvent là pour les moments qui comptent, mais qui n’y est jamais pour le quotidien et la banalité. Je suis celle qui rentre dans ta vie comme un coup de vent, apportant toujours des bouts d’aventure, du mystère, de la chaleur, des rires et de la musique. Je suis aussi celle qui repart dans un claquement de porte, dans une embrassade à l’aéroport, sac au dos, sourire aux lèvres, le poids des aux revoirs découpant une nouvelle entaille dans un coeur si grand qu’il éclaterait. Je suis la femme invisible, la fille des instants intenses et du temps perdu, celle qui voudrait tout vivre, qui souhaiterait tout être, qui aimerait être avec tous et toutes, tourbillonnant sans fin dans une danse infernale. Eolienne au coeur de la tempête, plume virevoltant dans l’ouragan, attrape-rêve dans l’oeil du cyclone, je danse, je marche, je sautille, je flotte, je cours, je saute, je m’envole.
 
Cinq ans, sept mois. Je m’envole vers l’horizon, vers l’infini. Cinq ans, sept mois. J’ai quitté Londres, j’ai clôturé un chapitre, j’ai dit au revoir, j’ai fermé la porte d’une autre vie, sac sur le dos, sourire aux lèvres, déjà quelques estafilades dans un coeur débordant d’espoir. Cinq ans, sept mois. Je m’envole. Cinq ans, sept mois. Le papillon ne se pose jamais, de crainte et de timidité, toujours tenté par l’ailleurs, par l’aventure, par les possibilités, par d’autres chants et contes. Cinq ans, sept mois. Les petites racines qui poussent doucement sont brusquement coupées sous mes pieds. Je les coupe par ma peur, je les entaille avec un couteau suisse, le voyage m’appelant encore et toujours, telle une sirène maléfique et bienveillante à la fois. Cinq ans et sept mois. Des larmes, des rires, des centaines de vies. Cinq ans et sept mois. Où suis-je? Qui suis-je? Où, quand, comment arrêter la roue qui défile, la vie qui tourne?

Pourquoi j'ai décidé de vivre à Paris - Réflexion et prose poétique d'une nomade sur les routes du monde depuis 5 ans et demi

© Benoît Richer – Des yeux plus grands que le monde


Pourquoi j’ai décidé de vivre à Paris pour quelques mois?

 
Je suis nomade depuis cinq ans et sept mois. J’ai eu une adresse à mon nom, un “vrai” chez moi pendant cinq mois. Trois mois en Thaïlande. Deux mois en Bosnie-Herzégovine. Le reste du temps, j’ai vécu sur les routes, j’ai vécu les vies d’autres personnes, j’ai porté des masques, j’ai essayé d’être unetelle ou une autre, je me suis envolée vers milles aventures, j’ai été moi intensément, je ne me suis plus reconnue, je me suis découverte, je me suis perdue, je me suis retrouvée. J’ai adoré cette vie, j’ai été heureuse, intensément et passionnément heureuse, j’ai vécu ma meilleure vie, 100 fois, mille fois. J’ai été désespérée, j’ai vécu certains des moments les plus difficiles de ma vie, mais c’est comme ça une vie. Un bordel émotionnel, une boule de grands malheurs, de petits bonheurs et d’immenses joies. A prendre ou à laisser, l’un allant inéluctablement avec l’autre, sinon à oublier de vivre et à s’anesthésier dans une vie terne et sans risque. Mes entailles, je les porte comme des étendards. Mon intensité est mon drapeau. Mon sac à dos émotionnel est sans doute plus lourd que celui de ma vie nomade, mais jamais il n’alourdit mes épaules. Il est moi. Je suis lui. Et je l’emmènerai jusqu’au bout de la route. 
 
Pourquoi j'ai décidé de vivre à Paris - Réflexion et prose poétique d'une nomade sur les routes du monde depuis 5 ans et demi
 
Il y a six mois, je me suis écroulée. A nouveau. J’ai appris que l’on ne se remet pas d’un burnout, en se reposant, en prenant des pauses de-ci, de-là, en respirant profondément, en l’enfouissant dans un dossier caché – même si c’est tout au fond à droite, à côté du dossier des souvenirs oubliés et de la mémoire refoulée. Je me suis écroulée dans les bras de mes amies et elles m’ont ramassée à la cuillère à soupe, à grandes louches d’amour et à coups de câlins et d’écoute. Mon cerveau était en surcharge, mon corps lâchait et j’étais plus perdue que jamais. Je voulais donner une base à mon nomadisme survolté, je voulais trouver un chez-moi, un endroit où revenir de longs voyages, un cocon où panser les blessures de mon coeur et de mon âme, où rêver mes prochaines vies, où poser mes deux sacs à dos, mon grand sac bleu et le sac à dos affectif. Mais où va-t-on quand on peut aller partout? Où le papillon se pose-t-il quand il n’a pas d’attaches, quand il est chez lui partout, quand ses amis s’éparpillent sur les routes du monde, quand il n’y a pas un homme attendant au port, quand les possibilités s’illuminent dans un océan infini et tentateur? Où va-t-on quand on est amoureuse du bout du monde et de la Patagonie et d’un passé londonien qui n’est plus? Comment rentrer s’il n’y a nulle part où retourner? Comment reprendre le cours d’une vie qui n’existe plus?
 
Depuis six mois, je recolle les morceaux, je me reconstruis, je construis une vie avec plus de sens, plus d’attaches, plus de lenteur, plus de douceur, moins d’entailles, et plus d’amour. La route de la paix intérieure est longue, mais je me suis relevée et j’ai l’impression d’avoir énormément appris sur moi-même en très peu de temps. Et dans 10 jours, j’emménage dans un logement. A Paris. C’est temporaire, ce n’est pas à mon nom, mais c’est pour plusieurs mois. J’ai trouvé mon cocon et je vais pouvoir construire ma bulle parisienne, parenthèse entre deux voyages, avec le soutien des amis. Alors est-ce une croix définitive sur le nomadisme? Même s’il est impossible de prévoir l’avenir et que je continue de vivre le moment présent, je ne le crois pas. C’est pour moi une transition et une nouvelle forme de nomadisme. Je suis location-independent, paraît-il. Quoiqu’il en soit, à quoi bon vouloir me mettre dans une case ou une boîte, qu’elle soit nomade et alternative ou sédentaire et bien rangée, puisqu’il y a de fortes chances que je m’envole à nouveau? Et puis, les boîtes et moi, on n’a jamais fait très bon-ménage…
 
Pourquoi j'ai décidé de vivre à Paris - Réflexion et prose poétique d'une nomade sur les routes du monde depuis 5 ans et demi
 
Alors oui, j’emménage à Paris et je pose mes sacs pour quelques temps, mais non cela ne change rien par ici. Des projets, j’en ai des dizaines. Des idées, encore plus. Des articles à écrire… n’en parlons pas! Être à Paris, c’est résoudre mon besoin de stabilité émotionnelle, me permettre de me concentrer sur mes différents projets pour le boulot (le livre, le projet de stage sur le voyage en solo en Ecosse, des conférences…), m’engager dans des projets personnels, sportifs, politiques, écologiques…, m’engager vraiment dans ma vie et mes relations quelles qu’elles soient, donner du sens et vraiment ralentir.
 
Si mon craquage était avant tout personnel, je dois vous avouer que j’ai aussi beaucoup ressasser le tourisme de masse, mon influence en tant que blogueuse, mon bilan carbone, etc., ces derniers-mois. Je n’ai pas de réponse et je continue ma réflexion, mais j’ai d’ores et déjà décidé en 2019 de diminuer l’avion de manière drastique: je ne prendrai donc pas l’avion pour mes voyages personnels cette année (sauf urgence familiale bien sûr), et je l’envisagerai seulement quelques fois pour des projets professionnels le nécessitant. Je réévaluerai en 2020. Alors, oui, le nombre de voyages va diminuer cette année, mais cela n’a jamais été la quantité le plus important sur Voyages et Vagabondages, et tant que je n’ai pas un projet qui a du sens, sur la longue durée (la Panaméricaine peut-être, mais j’ai aussi d’autres idées…), je vais complètement adopter le slow travel. Je vois déjà aujourd’hui que cela me pousse à faire des choix, à vraiment me concentrer sur ce que je veux vraiment et à ralentir. La dernière fois que j’ai pris l’avion, c’était en décembre dernier pour aller au Japon. Mais voilà trois mois que je suis nomade en France et que je sillonne le pays. Le nomadisme et le voyage peuvent continuer d’exister, même sans l’avion. Je vous écris d’ailleurs depuis un train. Direction les Charentes, puis Toulouse (Rendez-vous à l’Apéro Voyageur le 29 mars pour une mini-conférence sur le voyage en solo et une rencontre), puis Paris, puis Rennes, puis Lille, puis Berlin en avril. Ralentir, vous avez dit?! Oups… Je prévois déjà des vacances pour cet été et je suis toute excitée. Alors rassurez-vous, Voyages et Vagabondages vivra!
 

 
En regardant par la fenêtre du train, je vois les paysages défiler. C’est certain, cela ne sera pas mon dernier voyage. La vie tourne, je tourbillonne. Je tends la main vers lui, vers elles, vers une autre vie, vers un futur à écrire. Je suis prête. Je panse mes entailles au coeur, je pense à une nouvelle vie et je souris. J’ai le nomadisme au ventre, de l’amour plein le coeur et le cerveau serein. Mon sac sur le dos, l’autre posé sagement contre le mur, je marche. Nomade, femme du vent, funambule, attrape-rêves, j’entre dans la danse d’une nouvelle vie.
 
Pourquoi j'ai décidé de vivre à Paris - Réflexion et prose poétique d'une nomade sur les routes du monde depuis 5 ans et demi

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